19.11.2007

Le Combottier 31 août 1944

Je remercie chaleureusement Marcel et Alice REY pour l'aide qu'ils m'ont apportée pour écrire cette rubrique. J'ai prévu de les revoir pour compléter certains points. Je me suis appuyé sur le livre de Pierre et Roger CALDERINI consacré à la Résistance en Basse Tarentaise, livre que m'a gracieusement prêté Marcel REY. 

Le 31 août 1944, une quarantaine de Résistants blaycherains se fait surprendre par une soudaine et violente contre-attaque allemande, dans le secteur du Combottier, au dessus de Seez, en Haute Tarentaise. Cette attaque fait 4 morts parmi les combattants de notre village.

Le contexte de l'été 1944 :

Suite au débarquement des Forces alliées en Afrique du Nord (8 novembre 1942), les Allemands et les Italiens occupent la zone libre, dont la Savoie fait partie (11 novembre 1942). Ce sont les Italiens qui occupent d’abord la Savoie, jusqu’à la destitution de Mussolini (25 juillet 1943), puis les Allemands.

Les 2 principales forces de la Résistance intérieure, l’Armée Secrète (gaulliste pour faire simple) et les Francs Tireurs Partisans (communistes pour faire simple également) ont théoriquement fusionné à la fin de 1943 pour les Forces françaises de l’Intérieur (FFI). Cette fusion est restée théorique dans de nombreuses régions de France, notamment en Tarentaise, où les relations entre les 2 organisations semblent plutôt correctes, malgré une réelle concurrence.

Il faut noter que le recrutement dans l’un ou l’autre des réseaux se faisait par cooptation locale, et non sur des bases politiques. La plupart du temps, une recrue adhère aux FTP ou à l’AS, non par idéal communiste ou gaulliste, mais parce qu’elle a été cooptée par un FTP ou un AS. A Esserts-Blay, les 1ers résistants ont été FTP, et la quasi-totalité des résistants Blaycherains seront FTP.

Les principaux évènements de 1944, pour comprendre les évènements d'août 1944:

Le 6 juin, les Forces alliées débarquent en Normandie (opération « Overlord »). La guerre bascule encore plus nettement du coté des Alliés.

Le 1er août, les Forces alliées font un très important parachutage d’armes au Col des Saisies, qui permet aux Résistants de Tarentaise et de Maurienne de récupérer un important matériel militaire. Le ravitaillement de l’AS et des FTP de Basse Tarentaise se fait au Col de La Bathie. A l’époque, la Tarentaise est un des secteurs de Savoie est déjà la plus active. Le parachutage des Saisies augmente encore la pression de la Résistance tarine sur les Allemands.

Dans la 1ère semaine d’août, les actions de la Résistance font que la vallée est libérée une 1ère fois. Le 8 août, il n’y a plus d’Allemands dans la vallée. Ces derniers se sont replier aux abords du le Col du Petit St Bernard, qu’ils ne veulent pas lâcher, et du Fort de la Redoute qui domine la route du Col. La Résistance commence à parlementer avec le commandement allemand afin d’obtenir la reddition des troupes allemandes présentes.

Dans la nuit du 14 au 15 août, à la surprise générale, les Allemands contre-attaquent, et reprennent Seez et Bourg St Maurice. En même temps, d’autres troupes allemandes remontent la vallée depuis Moutiers, et une bonne partie de la Tarentaise se trouve de nouveau occupée par les Allemands.

En même temps, le 15 août, les Alliés débarquent en Provence. Dans les jours qui suivent, les troupes du Reich évacuent le Sud-est et arrivent nombreuses en Tarentaise pour gagner le Col du Petit St Bernard.

 Le 22 août, Chambéry est libérée

Le 23 août, c’est au tour d’Albertville d’être libérée (48 heures après l’assassinat par les Allemands du Capitaine BULLE venu négocier la reddition de la garnison allemande). Les Allemands se replient en direction du Col du Petit St Bernard et la Maurienne (Paris est libérée le 25 août, le Général De Gaulle descend les Champs Elysées le lendemain).

Les 24 et 25 août, Aime et Bourg St Maurice sont libérées. Mais les Allemands sont juste au dessus de Seez, et tiennent encore une bonne partie de la route du Col. Les canons allemands arrosent partout au dessus de Seez, notamment le secteur du Combottier. Les habitants de Seez et des villages alentours se sont enfuis. Le 26 août au soir, les Américains arrivent à Bourg St Maurice, mais repartent 2 jours après. Les Allemands se replient, méthodiquement. Ils tiennent toujours les hauts de Seez, mais ont évacué le village lui-même, maintenant aux mains des Français. Puis la situation se stabilise

Le 31 août, stupeur et effroi : les Allemands contre-attaquent et redescendent sur Seez et Bourg St Maurice. Nous verrons plus loin que les Blaycherains engagés dans les combats de la Haute Tarentaise, qui viennent de s’installer au Combottier, au dessus de Seez, ont été les 1ères victimes de cette contre-attaque. Les Allemands reprennent Seez, qu’ils pillent pendant 3 jours. La ville de Bourg St Maurice se vide de ses habitants.

Le 3 septembre en soirée, les bataillons de Tirailleurs Algériens de l’Armée Française arrivent à Bourg St Maurice. Le 4, ils se portent à l’attaque de Seez. Les allemands évacuent le village après l’avoir incendié, et se replient vers les crêtes. Les combats vont durer encore tout l’hiver dans ce secteur.

Entre-temps, le 31 août, s’est noué le drame du Combottier, dans lequel 4 Blaycherains ont perdu la vie, et plusieurs autres ont été blessés. Le Combottier se situe à 1800 m d’altitude, juste en dessous des crêtes du Mont Clapet. Le Mont Clapet est, au même titre que le Roc Noir de l’autre coté de la route du Col du Petit St Bernard, un endroit stratégique, d’où l’on domine à la fois Bourg St Maurice, Seez et le vallon du Col du Petit St Bernard.

Voici la chronologie des évènements qui ont conduit au drame du Combottier du 31 août 1944. telle qu’on peut la reconstituer grâce aux témoignages recueillis par Pierre et Roger CALDERINI dans leur livre consacré à la Résistance en Basse Tarentaise.

Le samedi 26 août, une cinquantaine de résistants d’Esserts-Blay, St Paul, La Bathie, Rognaix et Cevins, la plupart FTP, se retrouvent à La Bathie, et son emmenés dans le camion de Léon GIROD (La Bathie) à Aime, qui vient juste d’être libérée. Comme de nombreux autres combattants venant de toute la Tarentaise, ils logent au Groupe scolaire pendant 3 jours.

Le mardi 29 août en soirée, le groupe est emmené en camion jusqu’à la sortie de Bourg St Maurice, vers la scierie, où il arrive vers 1h du matin. Le groupe est formé de 2 Sections :

Les FTP d’Esserts-Blay forment une Section placée sous la direction du Lieutenant Michel DACHKEVITCH. Cette Section est divisée en 3 (ou 4) groupes. Les Chefs de groupe sont Joseph FILLION NICOLLET, Maurice DODET et  Ernest AVRILLIER (et GARZEND ?).

Les FTP de St Paul, Rognaix et Cevins sont commandés par Eugène ARNAUD-PRIN.

Les 2 Sections marchent de nuit jusqu’au hameau de St Germain, au-dessus de Seez.

Le mercredi 30 août, la Section ARNAUD-PRIN prend position sur les 1ers contreforts du Mont Clapet, dans la forêt située à coté du Belvédère, tandis que la Section DACHKOVITCH s’installe plus haut sur le Mont Clapet, dans le secteur du Combottier, vers 1800 m d’altitude. Le Combottier a été repris l’avant-veille seulement aux Allemands après des combats acharnés. La Section DACHKOVITCH effectue la relève des combattants qui ont repris le Combottier. Il reste encore plusieurs corps de soldats allemands tués lors des combats de l’avant veille, que Maurice GIROD et d’autres enterrent sur place. Le même jour, le Lieutenant DACHKOVITCH fait organiser une reconnaissance pour s’assurer que les Allemands ne pourront pas repasser à l’attaque.

La nuit du 30 au 31 août est marquée par des orages incessants et très violents. La Section DACHKOVITCH prend position à quelques dizaines de mètres sous la crête du Mont Clapet, où se trouve une casemate. A priori, après la reconnaissance faite dans la journée, la position paraît relativement sûre.

Témoignage de Joseph FILLION NICOLLET, chef de groupe : « Dans la nuit du 30 au 31 août, la Section DACHKOVITCH avec 3 groupes, FILLION Joseph, DODET Maurice, AVRILLIER Ernest, monte sous un orage violent et prend position sous la pointe du Clapet. Le groupe FILLION Joseph et le Lieutenant DACHKOVITCH sont postés vers une casemate à environ 600 m sous la crète. Le groupe AVRILLIER a l’ordre de prendre la crête gauche arrière en cas de débordements. Cet ordre ne fut pas suivi. Un groupe GARZEND est posté aussi sur la gauche. Au cours de la nuit, nous avons observé des signaux lumineux au fond du Vallon du Reclus sur notre droite et dans la direction du Col du Petit St Bernard. Des balles traçantes sont tirées dans notre direction. »

Témoignage de Marcel REY : « Dans la nuit, nous irons prendre position au Combottier sous la pointe du Clapet. Mon groupe est un peu en retrait, sur la gauche, sous le groupe FILLION-DACHKOVITCH. Les camarades les plus avancés sont à moins de 100m de la crête, mais ce sera insuffisant pour voir arriver l’ennemi. Nous passerons la nuit du 30 au 31 août sous des orages incessants et d’une violence rarement égalée. Le ravitaillement fait défaut. »

On notera que personne n’a mangé depuis le départ d’Aime, l’avant-veille au soir. Et que l’équipement en vêtements chauds (nous sommes à 1800 m et il pleut) fait défaut.

Dans la matinée du jeudi 31 août, les Allemands tirent au mortier depuis la Rosière en direction du Combottier. Cependant, la situation semble néanmoins sous contrôle, puisque Marius AVRILLIER, Charles LASSIAZ et un autre FTP sont descendus dans un chalet en vue d’y faire cuire un peu de polenta. Les tirs allemands font que nos 3 FTP remontent en direction de leurs camarades, sans avoir pu faire cuire quoi que ce soit.  A 14h, le mulet chargé du ravitaillement arrive enfin. Cela fait 40 heures que personne n’a mangé. En même temps (personne n’aura le temps d’avaler quoi que ce soit), la Section subit un violent tir d’artillerie venu toujours de la Rosière. Alors que la Section s’attend à une attaque par la droite, les Allemands surgissent par la gauche  et par le haut. L’effet de surprise est total.

Témoignage du FTP qui est descendu préparer de la polenta en compagnie de Marius AVRILLIER et Charles LASSIAZ: « Dans la matinée du 31, nous sommes descendus avec AVRILLIER Marius et LASSIAZ Charles dans un chalet avec l’intention d’y faire cuire un peu de polenta car nous n’avions rien à manger. Mais nous n’avons pas eu le temps d’arriver à la fin de cette cuisson. Des coups de feu sporadiques nous ont engagés à remonter vers nos camarades. Parvenus vers une petite crête, nous avons vu 4 allemands assis dans l’herbe à quelques dizaines de mètres. Surpris comme nous, ils ne nous ont pas tiré dessus. Presque aussitôt, ça s’est mis à balayer les mottes d’herbe autour de nous. Plus haut, j’ai vu AVRILLIER Ernest qui tirait au FM, j’ai vu DAKO debout tirant au fusil et AVRILLIER Eugène également debout se battant comme un diable. Ceux là avaient déjà connu le feu et montraient leur bravoure. Mais bientôt AVRILLER, pressé par l’ennemi, prendra le chemin du repli, laissant son FM anglais car la béquille était profondément fichée en terre, et pour l’extraire, il fallait pousser le FM en avant. C’était pour Ernest une mort certaine. Qu’auraient ils fait à sa place, ceux qui l’ont accusé d’abandon d’armes. Quant à moi, armé d’une mitraillette Sten, n’ayant jamais combattu, je pris les jambes à mon cou, mais ces jambes étaient quelque peu hésitantes quand la mitraille s’abattait autour de moi. Je suis tout de même parvenu vers le pont du Versoyen sans casse.

Témoignage de Joseph FILLION NICOLLET, chef de Groupe : « Vers 14h, nous essuyons un tir d’artillerie provenant de la Rosière. A 14h15, les 1ers boches arrivent au-dessus de nous, sur la gauche, et par un étroit couloir viennent pointer une mitrailleuse et aussitôt nous mitraillent. Nous sommes armés à 80% de mitraillettes. Nous ripostons au FM et avec quelques fusils. Bien vite, nous sommes débordés et les boches se rapprochent. Eugène AVRILLIER (un courageux) envoie une grenade défensive étant à 20 m des 1ers boches. DACHKOVITCH, Eugène (AVRILLIER), DODET et moi partons les derniers. Progressant par bons, nous rejoignons la forêt, laissant derrière nous VALAZ Maxime touché à mort sur la casemate et MERCIER EMILE sous la casemate. Dans la forêt, DACHKOVITCH nous laisse et va prévenir la Section ARNAUD PRIN en position face au Belvédère ».

Témoignage de Marcel REY : « Alors que le ravitaillement vient d’arriver, vers 2h 1/4, des diables « vert de gris » surgissent de la crête gauche du Clapey et, un à un, par un étroit couloir, viennent prendre position avec mitrailleuses et mortiers. Je tire au FM dans le couloir et j’en vois dégringoler pas mal. Mais, bien vite, ma position devient intenable et je suis obligé de décrocher. Les Boches progressent rapidement, beaucoup mieux armés et entraînés que nous, véritables « bleusailles » pour la plupart. Il ne reste que le repli et le plus rapidement possible. Sous un déluge de balles et d’obus, les mottes éclatent autour de moi ; je suis rejoint par Didi BOCHET. Dans un passage difficile, mon FM se décroche et tombe à terre. Je sais que c’est très grave d’abandonner son arme mais ça mitraille trop, je ne peux pas le récupérer et je continue à progresser comme un cabri dans la descente. Je me demande comment je n’ai pas été touché, c’est comme un miracle, tellement ça canardait autour de nous. Plus bas, vers un chalet, Marcel GUIGUESSON est touché mortellement, à coté de moi. Didi BOCHET est blessé au talon et n’a plus qu’une chaussure. Il me dit qu’en haut, le jeune Maxime VALAZ a été gravement touché à 10m de la casemate. Nous continuons à courir et bientôt nous arrivons dans un petit hameau habité où l’Abbé RUFFIER nous offre un peu de son vin de messe ».

Témoignage d’Adrien BOCHET : «Vers le début de l’après midi, alors que le ravitaillement venait d’arriver (certains avaient reçu leur part de tabac), pas un n’aura le temps de manger un morceau. Nous n’avions pas eu de repas depuis plus de 40 heures ; avec ça, demandez à des francs-tireurs d’avoir la plus grande vaillance, il ne faut pas rêver ! Vers 14h, nous subissons un violent tir d’artillerie provenant de la Rosière. Nous croyons à une attaque venant plutôt sur notre droite. Grosse erreur et habile diversion des Boches, on doit le reconnaître. Quelques minutes plus tard, nous sommes assaillis par des diables « vert de gris » arrivant d’au-dessus de notre position, sur la gauche. Les Boches descendent dans un couloir étroit, ayant franchi les crêtes du Clapey sans que personne ait donné l’alerte si ce n’est au dernier moment. Aussitôt, DAKO, Joseph (FILLION NICOLLET), Eugène AVRILLIER et d’autres tirent au FM et avec leurs fusils sur les assaillants qui sont à 400 m environ. DAKO a ordonné de sa voix puissante à un groupe d’une section située sur sa gauche de contourner les assaillants par la gauche. Mais devant la furie des Frisous, ce groupe estime que ce n’est plus possible et que la retraite est la seule solution. Pour ma part, je suis à l’abri de la casemate du coté opposé à l’attaque, que puis je faire à cette distance avec une mitraillette ? La bagarre dure et un peu plus bas, je vois le FM de Marcel REY qui aboie sans cesse mais où je suis, je ne peux pas voir le résultat de ses tirs. Peu à peu, les Boches débordent à gauche et plus à droite. La position devient intenable et bientôt DAKO, la mort dans l’âme et furieux contre certains « combattants », donne l’ordre du repli. Je ne me le fais dire 2 fois et je commence à descendre en progressant par bons et en m’aplatissant aussitôt. En partant, je suis passé à coté de MERCIER Emile très gravement touché et j’ai entendu le jeune VALAZ Maxime crier qu’il était blessé sur le toit de la casemate. Après quelques dizaines de mètres, je suis touché au talon et je perds une chaussure. Pas question de m’arrêter. J’ai foncé en bondissant comme un cabri et j’ai rejoint REY Marcel et nous avons continué la descente. Autour de nous les mottes d’herbe éclataient sous les balles de mitrailleuse. Plus tard, nous saurons que notre cher camarade GUIGUESSON Marcel fut tué vers le chalet d’alpage qu’on avait nommé « des auges » car des cochons y étaient nourris. Plus bas, nous avons rejoint un petit village et là j’ai vu GUMERY Joseph grièvement blessé et qui mourait de ses blessures. L’Abbé RUFFIER nous a offert une gorgée de son vin blanc, en principe réservé à ses messes. »

La contre-attaque allemande se solde par 4 morts parmi les combattants d’Esserts-Blay : Marcel FONTAINE TRANCHANT (qui allait avoir 20 ans la semaine suivante), Marcel GUIGUESSON (19 ans et 9 mois), Emile MERCIER (27 ans) et Maxime VALAZ (19 ans et 5 mois), et plusieurs blessés.

En descendant, le Lieutenant DACHKOVITCH donne l’ordre à la Section ARNAUD-PRIN, en position en peu plus bas, de se replier immédiatement. Les membres de cette Section ont entendu la fusillade, et se doute que les choses se passent mal au Combottier. Mais aucune liaison radio n’a été prévue entre les 2 Sections.

Témoignage de Eugène MORARDET, de St Paul : « Dans la journée du 30, nous allons nous poster dans la forêt au niveau de l’hôtel Belvédère. Durant la nuit du 30 au 31, des orages très violents nous assaillent toute la nuit. Dans la matinée du 31 nous parviennent quelques tirs sporadiques au-dessus de notre position. Vers 14h, des tirs très fournis de mortiers nous font comprendre que l’ennemi attaque violemment la Section DACHKOVITCH, en position bien au-dessus de nous qui avions la mission de protection/repli. Un quart d’heure plus tard, nous entendons des tirs de FM français, puis des tirs de mitrailleuses allemandes et de mortiers. Ca doit barder là-haut et sans liaison directe, nous ne savons comment réagir. Environ 2 heures plus tard, le Lieutenant DAKO viendra nous donner l’ordre de nous replier très vite car une horde boche déferle sur nous. »

Témoignage de Justin PERROUX, de Cevins : « La nuit du 30 au 31 août fut terrible. Des orages d’une violence jamais vue ont tourné toute la nuit au-dessus de nous et des trombes d’eau nous ont trempés comme des rats d’égout. Dans la matinée du 31 nous parviennent quelques tirs sporadiques de mitrailleuses et de mortiers. Vers 14h, un tir d’artillerie partant de la Rosière et dirigé sur les positions qui nous dominent se déclenche et dure 10 bonnes minutes. Les copains doivent déguster s’ils ne sont pas à l’abri. Quelques minutes passent. Soudain, nous entendons des tirs de nos FM et des coups de fusils, puis des tirs de mitrailleuses et bientôt de mortiers. Nous sommes prêts à répondre à une attaque mais rien ne se produit à notre niveau. Peu avant 16h, nous voyons passer en courant des camarades qui semblent pris de panique. Ils sont dans un drôle d’état, à moitié déshabillés. Puis le Lieutenant DACHKOVITCH est arrivé vers nous et nous a donné l’ordre de nous replier car une forte attaque boche nous arrivait dessus au grand galop.»

La descente s’effectue dans des conditions très difficiles. La plupart des hommes se dirigent vers le pont situé entre Seez et Bourg St Maurice et qui enjambe le Versoyen. Mais ce pont est placé dans la ligne de mire de 2 mitrailleuses allemandes, ce qui rend sa traversée très délicate. Heureusement, un peu en aval se trouve un fortin tenu par les Français, et dans lequel plusieurs combattants pourront se réfugier. Maurice RAVIER refusera de traverser ce pont et passera 3 jours complets dans un buisson au bord du torrent.

Témoignage de Georges PERSONNAZ, de Cevins : « Parvenus à proximité du pont sur le Versoyen en crue, nous nous rendons compte que 2 mitrailleuses boches postées de chaque coté de la route et en amont, tiennent le pont sous un tir croisé. Tandis que du fortin situé à l’angle droit du pont et en aval, un FM tire sur ces mitrailleuses par les meurtrières, nous pensons que cela ne va pas être de la tarte pour passer le pont. Certains comme RAVIER Maurice renonceront et lui restera caché 3 jours dans un buisson d’épines sur le bord du torrent. Quant il en ressortit, il avait fort maigri. Pour ma part, j’ai traversé sans être touché et je me suis réfugié dans le fortin où étaient de nombreux camarades dont Félix PIVIER au FM et un lieutenant que je ne connaissais pas. Celui-ci me commanda bientôt de prendre la relève de Félix au FM car il était pris de crampes après un bain forcé. On m’a demandé de rester en poste pour la nuit et il y avait avec moi, entre autres, POINTET Joseph. Vers la tombée de la nuit, 3 obus tirés de par une batterie de la 1ère Armée arrivée ce même jour, atterriront sous le Belvédère, ce qui eut pour effet de faire se replier les 2 postes de mitrailleuses boches. Le lendemain matin, je suis rentré à Vulmix.»

Témoignage de Adrien BOCHET, d’Esserts-Blay : « Je n’ai plus vu marcel REY et j’ai repris ma descente toujours en courant mais à un rythme plus lent. Parvenu à proximité de la route nationale, j’ai entendu 2 mitrailleuses boches qui tiraient des rafales provenant de 2 talus de la route et dirigées dans la direction du pont sur le Versoyen. Avec des camarades, nous avons décidé de prendre la rive gauche du torrent et de passer sous le pont. Dans l’état où nous étions, nous n’avions plus à craindre l’eau boueuse. Nous sommes parvenus à l’Isère. De là, escaladant le talus, nous sommes passés sur le pont de la route départementale Bourg Landry et nous avons avancé jusqu’à Hauteville Gondon où nous fûmes bien accueillis. Le soir même, on m’évacuera sur l’hôpital de Brides les Bains. »

D’autres, dont Marcel REY, descendent directement sur le Versoyen.

Témoignage de Eugène MORARDET, de St Paul : « Nous avons atteint le Versoyen très grossi par les orages. Impossible de traverser dans ces gorges. Des gars ont trouvé une grande échelle dans une grange et la lancent en travers du torrent. Mais la manœuvre est risquée et la plupart des gens ne veulent pas s’engager sur cette échelle. Le « Mataf » (Jean LASSIAZ, de Rognaix), ayant attaché une corde de notre coté, s’avance sur l’échelle. Il n’a pas le temps de traverser, une vague le fait basculer. Il se rattrape à l’échelle puis ayant regardé sous lui le torrent et en aval, il se laisse tomber dans l’eau boueuse. On l’a cru perdu. Mais, plus bas, il avait repéré une grande gouille et il s’en sortira. Un sapin sera abattu et nous pourrons bientôt traverser et rentrer au Fort de Vulmix… »

La plupart des hommes rentrent à Vulmix. L’opération du Combottier est une tragédie, qui a coûté la vie à 4 jeunes Blaycherains. L’ambiance à Vulmix est plus que tendue. En dehors des questions de personnes qui ont été manifestement posées à l’époque, les interrogations sont nombreuses, sur la jeunesse des participants, non aguerris pour beaucoup d’entre eux (Marcel REY parle de « bleusailles », 3 des 4 morts du village ont moins de 20 ans), et sur la préparation de cette opération (aucun ravitaillement, pas de radio, même les habits étaient insuffisants).

Les corps de Marcel GUIGUESSON, Emile MERCIER, Marcel FONTAINE TRANCHANT et Maxime VALAZ ne seront ramenés à Esserts-Blay qu’en juillet 1945. Il faut dire que tout le secteur du Petit Saint Bernard, y compris le Combottier, comme toute la chaîne frontière, va rester une zone de combats intenses pendant tout l’automne 1944 et tout l’hiver 1944-1945, jusqu’au 30 avril 1945.