17.09.2006
Esserts-Blay en 1900
Pierre Marius GUINNET est, depuis 1898, l’instituteur de la classe de garçons de l’école du chef lieu de la commune (il y a une autre école à St Thomas). Il est aussi secrétaire de la mairie (depuis plusieurs années, les instituteurs ont remplacé les notaires dans cette fonction, dans la plupart des petites communes ). Il est manifestement passionné par son métier d’instituteur, et met largement en avant les acquis de la révolution française et les avantages de la république (le climat est à l’époque à l’affrontement entre libéraux et cléricaux). Sa monographie est parfois un plaidoyer en faveur de la laïcité et la modernité, opposées à l’obscurantisme religieux des temps anciens.
En 1900, la Savoie est française depuis 40 ans. L’ex-Duché a été divisé en 2 départements, la Savoie et la Haute Savoie. La Savoie est divisée en 4 arrondissements. Albertville est un des 4 chef-lieux d'arrondissement. L'arrondissement d'Albertville comprend 4 cantons. Esserts-Blay est rattaché au canton d'Albertville. La IIIème république est en place depuis 25 ans.
Le Maire d'Esserts-Blay (les Maires étaient nommés par le Préfet jusqu'en 1884, ils sont désormais élus, comme le Conseil Municipal) est Jean-Marie BLANC (élections des 3 et 10 mai 1900). Il sera réélu en 1904 et finira son mandat en 1908. Il succède à Jean BLANC (à moins que ce soit le même), Maire depuis 1892 (2 mandats).
Le Député de l'arrondissement est le "modéré" (centre droit) Jules FORNI, avocat, élu aux élections du 24 janvier 1897. Il décède en 1901. Est alors élu Pierre-Auguste PROUST (centre droit également), notaire à Ugine, qui sera battu aux élections de 1906 par le radical Félix CHAUTEMPS.
Enfin, le chemin de fer est arrivé à Albertville en 1879, à Moutiers en 1893
La commune couvre 1 546 ha, répartis ainsi :
- bois et forêts : 886 ha, soit 57 %.
- landes et bruyères, terrains rocheux et de montagne : 130 ha, soit 8 %
- terres labourables : 392 ha, soit 25 % : céréales et légumes farineux (190 ha), prairies artificielles (96 ha), cultures industrielles (12 ha), vignes (10 ha) et jachères (84 ha)
- prairies naturelles, herbages pâturés en permanence : 57 ha, soit 4 %
- Jardins de particuliers (4 ha) et vergers (14 ha) : 18 ha au total
- Terrains autres bâtis et non bâtis (routes, maisons …) : 63 ha, soit 4 %
La commune compte 758 habitants, soit 106 de moins qu’en 1866 (864), répartis dans 23 villages :
Coté Blay : Blay, le Mas, les Cours, le Chard, la Poyat, la Fouettaz, la Combaz, les Pierres, les Creux, la Thiournaz, les Moilles, la Bruyère.
Coté St Thomas : la Perrière, le Perchet, le Pont, le Charanget, le Replain, la Ville, le Fay, Chariondet, le Ferlay, la Ramaz, St Thomas.
En montagne, ce ne sont plus des villages, mais des métairies, des chalets ou des granges : le Darbelay, le Grand Arbey, Lullion, les Granges, le Graicheray, l’Envers, l’Econduit, le Pésary, le Léchère, le Replain, les Frasses, Serry, la Chavonnette, la Duit, le Latiez, le Four, le Pallier, le Chenet, le Lételet, les Trembles, Mure Vieille, Planfay, Quémamelon,le Molliex, Tabonde, le Sauzet, Fontaris, l’Aluetaz, le Replait, Chédengne, Mont de la Ville, le Chézal, le Velaz, le Mont, et le Freidier.
L’émigration vers Paris est importante, mais rarement définitive.
L’agriculture est la base de l’économie locale :
Dans la partie basse du village, on y cultive de tout, et principalement, comme un peu partout, le seigle, l’avoine, la pomme de terre.Les prairies (naturelles et artificielles) y sont importantes.Il y a aussi pas mal d’arbres fruitiers.
En montagne se trouvent les vastes pâturages et des chalets habités pendant l’été uniquement.La récolte du lait permet de fabriquer du beurre, de la tomme, du fromage et du sérac, tous ces produits étant, soit consommés par les familles, soit vendus sur les marchés environnants.Le seigle et l’avoine sont également cultivés en montagne.
L’alimentation est principalement constituée de pain, seigle,maïs,pommes de terre, fruits, viande salée, vin, cidre, lait, fromage, sérac et légumes divers.La paille du seigle sert à couvrir les toits.Le maïs et le sarrasin sont également utilisés en cuisine, et aussi donnés aux poules.L’avoine sert à nourrir les chevaux, mules et mulets.On fabrique beaucoup de cidre.La culture de la vigne, importante jusqu’aux années 1880, a beaucoup souffert des maladies.
Les blaicherains font du commerce.Ils vendent du bétail, du beurre, du fromage, du bois, des fruits et de la volaille.
Grâce aux prairies et aux pâturages, l’élevage est vivace à Esserts-Blay :
Mr GUINNET a dénombré 1750 animaux domestiques ou d’élevage dans le village, dont :
51 chevaux, mules ou mulets, 349 bovins, 90 ovins, 240 chèvres, 130 porcs, et 890 volailles.
Ces animaux produisent, chaque année :
- 140 000 litres de lait (le litre de lait vaut 0.15 F pour le producteur),
- 4 000 kgs de beurre (1 kg de beurre = 2 Frs),
- 10 000 kgs de fromage (1 kd de fromage = 0.75 F) ,
- 9 000 kgs de viande (1 kg de viande = 0.9 F)
Sans compter 80 ruches d’abeilles, qui donnent 40 kg de cire (3 F le kilo) et 250 kg de miel chaque année (2 F le kg).
La principale activité « industrielle » à Esserts-Blay tourne autour du bois.
Le bois de sapin, pin, épicéa, et bouleau est vendu à Césarches pour servir à la fabrication du papier (on utilise l’Isère pour transporter le bois jusqu’à Albertville).
Mr GUINNET fait certainement référence aux "Papeteries AUBRY", installées à Venthon depuis 1889, qui emploieront jusqu'à 250 personnes avant de fermer en 1906 (Mr AUBRY démantèle son usine pour l'installer à Rouen).
Les bois plus durs (fayard, chêne, charme, frêne) sont utilisés ou vendus comme bois de chauffage.
Les bois plus nobles, noyer, et châtaignier, sont travaillés dans le village (scieries) et font l’objet d’un commerce significatif.
Mr GUINNET donne quelques chiffres concernant l’activité annuelle autour du bois : plus de 1 000 pièces de bois livrées au commerce, 20 000 planches sciées, et presque 80 toises de bois de chauffage vendues (soit environ 1 600 stères, 1 toise valant 20 stères).
Cette filière bois permet de faire, de façon très correcte selon Mr GUINNET, 4 scieries et 3 marchands de bois en gros.
Il existe également à Esserts-Blay une taillanderie, qui fabrique des outils pour les agriculteurs, artisans (menuisiers et charpentiers) et marchands de fer de la contrée.
On y trouve également 3 minoteries.
Ces industries fonctionnent grâce à l’énergie de l’eau des ruisseaux.
Au niveau des commerces, il y 3 épiceries, un mercier drapier, 2 restaurateurs et un boucher .
Et également un charron (fabricant de roues de chariot, d’échelles ou de barrières de bois) et 8 artisans (Mr GUINNET parle de 8 « industriels », on peu penser qu’on dirait aujourd’hui artisans)
En terme de niveau de vie, quelques chiffres :
Un journalier agricole – homme - gagne 2 Frs par jour en moyenne, non nourri, en été (moitié moins en hiver).
S’il est nourri, il gagne 1.25 Fr en été (0.75 Fr en hiver).
Pour le même travail de journalier, une femme gagne moitié moins, un enfant 60 à 70 % de ce que gagne une femme.
Les gages annuels d’un domestique mâle se montent à 180 Frs (15 Frs par mois), ceux d’une servante 100 Frs (8.3 Frs par mois), ceux d’un enfant 50 Frs).
La valeur des terrains va de 1 à 10 selon sa qualité :
1 ha de terre labourable de piètre qualité (1/5 des terres labourables de la commune) vaut 1 000 Frs et se loue (fermage) 40 Frs par an.
1 ha de qualité correcte (1/4 des terres labourables de la commune), il vaut 6 000 Frs, et se loue 110 Frs par an.
Les meilleures terres labourables (moins de 1/10 des terres labourables) valent 10 000 Frs l’ha et se louent 120 Frs par an.
Les prés naturels ont à peu près la même valeur et se louent à des prix similaires.
Les terres de vigne valent 2 fois plus, et se louent entre 180 et 300 Frs l’ha par an.
Esserts Blay compte, en 1900, 177 familles, dont 174 familles sont propriétaires d’au moins une parcelle.
Sur ces 174 familles, seules 2 sont « fermiers » (elles louent leurs parcelles), les 172 autres exploitent elles-mêmes leurs parcelles.
Ces propriétaires emploient, à l’année, 30 ouvriers journaliers, 5 domestiques mâles et 4 servantes.
Mr GUINNET a dénombré dans le village, 80 charrues simples à un seul versoir , 10 machines à battre à bras, 30 tarares.Il n’a pas été jusqu’à compter les autres outils et nous précise qu’il y en a un grand nombre.
Au niveau des voies de communications, les habitants de la commune peuvent se rendre à Albertville ou à Moutiers par les 2 ponts la Coutellaz (pour aller à La Bathie), et de St Thomas (pour aller à Tours), sans parler du pont de St Paul, qui existe depuis beaucoup plus longtemps (pour aller à Cevins). Le chemin d'interêt commun n° 66 (l'actuelle RD n° 66), qui relie La Bathie à Feissons par le chef-lieu d'Esserts-Blay, St Paul et Rognaix, à été construit dans les années 1865-1870. Il est carrossable pour les voitures (à cheval) à 2 ou 4 roues. Par contre, la route entre le pont de la Coutellaz et St Thomas n'existe pas encore (elle sera construite après la fin des années 1920). Donc, pour relier St Thomas au chef-lieu, il faut encore passer par La Combe.
A la Bathie, comme à Cevins, on peut prendre le chemin de fer (la ligne Albertville – Moutiers a été inaugurée en 1893), ou emprunter la route nationale 90.
Esserts-Blay compte également une dizaine de chemins vicinaux (carrossables) pour relier entre eux les 23 villages de la commune, et une trentaine de sentiers (on utilise surtout des mulets) pour rejoindre les chalets et les métairies d’altitude. L'hiver, on y circule en traîneaux.
Les habitants sont souvent sur les chemins, en fonction des saisons : l’hiver se passe en bas, l’été dans les chalets d’altitude, avec de fréquents allers-retours entre les différents domiciles.Il arrive même qu’il faille faire plusieurs allers et retours entre le haut le bas dans la même journée.Mr GUINNET qualifie même le mode de vie des blaicherains de « presque nomade ».
Même s’il ne donne pas de chiffres, Mr GUINNET nous précise que "le Blaicherain, quoique très attaché à son pays, émigre volontiers. Il quitte sa famille pour aller chercher à Paris le travail et le salaire qu'il ne trouve pas chez lui. Néanmoins, il est très rare qu'il ne revienne pas terminer ses jours dans son village et dans ses belles montagnes, souvent après avoir acquis une certaine aisance, grâce à un travail opiniâtre, une grande sobriété et une sage économie".
Les principales distractions du dimanche sont le jeu de boules et les jeux de cartes (certainement après la messe, mais, cela, Mr GUINNET ne le précise pas).
Les jours de réjouissance sont :
- le 20 janvier, jour de la fête patronale (St Sébastien),
- le 14 juillet, jour de la fête nationale et aussi du corps des sapeurs pompiers de la commune,
- le mois de décembre au moment de l’abattage du cochon
On compte en moyenne 15 naissances par an (nombre en baisse), 12 décès (en hausse à cause des mauvaises saisons et des fléaux qui accablent la campagne), et 4 mariages (en baisse).
Les écoles :
Marius GUINNET, instituteur, y consacre presque la moitié de sa monographie.
Le groupe scolaire du chef lieu (Blay) a été construit en 1883.
C’est, en gros, le bâtiment tel qu’il existe en 2006 (il a été réaménagé en 2000).
L’école (mixte) de la Fouettaz, qui avait été créée en 1840, a été supprimée et rapatriée sur le groupe scolaire du chef lieu.
Une école d'hiver a existé à La Poyatjusqu'en 1868. Elle va réouvrir de 1908 à 1921.
L’école de St Thomas, la plus ancienne du village(elle a été créée sous forme ambulante à la fin du XVIIIème siècle, va subsister jusqu’en 1987.
Le groupe scolaire est un long bâtiment situé à l’entrée nord du chef-lieu de Blay.
Il fait 22 m de long sur 8m de large.
Il compte 2 niveaux :
- le RDC avec la classe des garçons (70 m2) et celle des filles (70 m2) ; chaque classe a son entrée de chaque coté du bâtiment) ; les 2 classes deviendront mixtes en 1920.
- le 1er étage avec le logement de l’instituteur et de l’institutrice : 70 m2, 2 chambres, 1 cuisine, 1 salon pour chaque logement
La IIIème République a rendu l’école obligatoire, gratuite (auparavant, les familles payaient la rétribution scolaire) et laïque (au grand mécontentement du clergé, qui, jusqu’alors, avait la haute main sur l’enseignement, notamment primaire).La création des écoles normales (celle d’Albertville –pour les hommes- date de 1860 environ ) a fait monter le niveau de compétence des instituteurs et institutrices.
Les instituteurs, même si leur salaire reste modeste, sont devenus peu à peu des notables, notamment depuis qu’ils peuvent cumuler leur fonction avec celle de secrétaire de mairie.
La situation est un peu plus difficile pour les institutrices, dont le comportement, surtout dans les villages restés globalement très proche de la religion, est observé à la loupe par l population.
Les principales matières en 1900 sont : l’instruction morale et civique, la lecture, l’écriture, calcul, la grammaire, la géographie, l’histoire, les sciences physiques et naturelles, l’agriculture, le dessin et le chant.
Les instituteurs de 1900 sont :
- Pierre Marius GUINNET pour l’école de garçons de Blay (depuis 1898 – il a succédé à Célestin CHASSENDE-BARIOZ qui était là depuis 1890)
- Judith DEGLISE-FAVRE, née LOMBARD (épouse de Jean Baptiste DEGLISE FAVRE) pour l’école de filles de Blay (depuis 1881)
- Mr (ou Mme ?) FECHOZ pour l’école mixte de St Thomas, qui vient de succéder à Rosalie MAGNIN
Notons que l’école de st Thomas n’est ouverte que pendant l’hiver, ce qui explique un turn-over des instituteurs(trices) beaucoup plus important à St Thomas qu’au chef-lieu.
Le taux d’illettrisme à Esserts-Blay est ainsi passé :
- pour les hommes de 90 % en 1800, à 43 % en 1840, 20 % en 1860 et 3 % en 1899
- pour les femmes de 92 % en 1800, à 46 % en 1840, 25 % en 1860, et 5 % en 1899
Mr GUINNET note néanmoins, en s’inquiétant, que les absences sont à la hausse depuis pas mal d’années.
Il milite aussi pour la création d’une classe enfantine temporaire, notamment en hiver, pour décharger les classes (le nombre d’élèves monte à 120-130 pour le groupe scolaire du chef lieu).
Il note que 6 enfants, 3 garçons et 3 filles, ont obtenu leur certificat d’études primaires (ce diplôme a été créé récemment, en ), et juge ce résultat inespéré « dans un pays où la fréquentation (de l’école) laisse beaucoup à désirer ».
Chaque classe est divisée en 3 niveaux : préparatoire, élémentaire, moyen.Les élèves vont à l’école de 8h à 11h, puis de 13h à 16h.Chaque ½ journée commence par la visite générale de propreté.L’instituteur est aidé par un moniteur, qui s’occupe plus particulièrement des enfants en cours préparatoire.
Mr GUINNET nous livre enfin une statistique (qui n'a pas du être facile à établir) sur les 585 garçons et les 507 filles qui sont passés par l’une des écoles d’Esserts-Blay entre 1860 et 1899 :
- 69 % des garçons (404) et 57 % des filles (287) sont devenus cultivateurs
- 13 % des garçons (74) et 28 % des filles (141) sont devenus domestiques, journaliers, ou, pour les filles, ménagères
- 17 % des garçons (96) sont devenus commerçants, professions libres ou « industriels », et 14 % des filles (73) sont devenues commerçantes, industrielles ou couturières ou modistes
Les gens qui restent au pays « choisissent » en grande majorité les métiers de cultivateur, de domestique, de ménagère ou de journalier.
Les professions commerciales, industrielles ou libérales sont exercées par les personnes qui quittent le « pays ».
Ainsi, à Paris, se sont installés plusieurs débitants de boissons, et plusieurs cochers natifs d’Esserts-Blay
Quelques informations qui n’apparaissent pas dans la monographie de Mr GUINNET :
Il existe à Esserts-Blay une Compagnie de Sapeurs pompiers.
Elle compte 51 sapeurs pompiers, 34 sur la section chef lieu, 17 sur la section de St Thomas (cette dernière est commandée par le Lieutenant François BOCHET).
Elle semble être commandée, depuis 1894, par le Capitaine Hippolyte RAVIER GARON (1866 – 1924), l’arrière grand père de Martine RAVIER GARON.
Hippolyte RAVIER GARON, marié à Jeanne Marie AVRILLIER, semble avoir succédé à la tête de la compagnie à Désiré AVRILLIER (1842 – 1902), son beau père.
Désiré semble avoir succédé à Julien RAVIER GARON (1833 – 1912), père d’Hippolyte, déjà sous-Lieutenant en 1859.
Les autres officiers de la Compagnie semblent être Joseph TRAVERSIER (nommé Lieutenant en 1889), Jean-Marie FILLION PAYOUX (nommé sous-Lieutenant en 1889) et Germain AVRILLIER (nommé sous-Lieutenant en 1894)
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