10.10.2007

Faits divers du XIXème siècle

Le Maire prend des mesures contre une épizootie (automne 1814).

A l’automne 1814, une épizootie sévit en Savoie. Manifestement, le Maire de la commune, Mr REY, s’est fait remonter les bretelles par l’Intendant (le Préfet) pour n’avoir pris les mesures de protection nécessaires. Il lui répond le 20 octobre 2007 :

« Monsieur,

Comme vous le savez que cette commune n’a qu’un seul bateau de communication sur l’Isère. Sitôt que j’eus reçu les ordres de la commission subsidiaire de Moutiers concernant les précautions à prendre pour empêcher que l’épizootie ne se propageât, j’ordonnais au batelier de ne passer, sur son bateau, aucun bétail étranger à la commune, et craignant quelques négligences de la part de ce dernier, j’y fis placer des gardes qui y restent jour et nuit. Pour quant au passage de St Thomas, je ne croyais pas nécessaire de le faire garder, vu que je croyais qu’il serait défendu par la commune de Conflans. Mais par précaution, je viens d’ordonner à mon adjoint qui habite à St Thomas d’y placer des gardes. Et je vais charger chaque membre du Conseil de surveiller son quartier à ce qu’aucun (pour qu’aucun) pauvre mendiant ou autre étranger ne soit logé dans les écuries des vaches, de même que tout mulet ou cheval étranger, et me rende compte exact de l’état du bétail qui se trouve dans ses environs.

En vérité, Monsieur, il n’est entré dans cette commune, depuis les ordres de la commission, aucun bétail étranger.

Je présume que les reproches que me fait Monsieur l’Intendant Général par sa lettre du 18 courant, sont occasionnés par quelques rapports de Mr le Juge de Paix qui, passant dans cette commune lundi dernier, où il vit proche du bateau, un petit troupeau de moutons. Et sans doute il en aura été scandalisé. Moi-même suis allé en prendre des informations, et j’appris que ces moutons appartenaient  à Joseph François BLANC et Guillaume BLANC de la Poyat de Blay, qui étaient partis pour les mener à la foire de l’Hôpital (Albertville). Et quand ils furent à la grande route, ils apprirent qu’il était défendu de n’y mener aucun bétail, les ramenèrent dans une écurie  qui leur appartient, proche du bateau.

Il y a eu dans cette commune un particulier qui a eu 2 vaches malades pendant 8 jours, puis elles ont périt. Je les ai fait enterrer sans les écorcher. Ce qui nous (cela nous) effrayât beaucoup, mais, curieusement, ça ne s’est pas manifesté, et nous n’avons eu aucune autre bête malade dans la commune.

Je vous prie d’assurer (je vous assure), Monsieur l’Intendant Général, que je prendrai tous les soins possibles pour empêcher la propagation de cette cruelle maladie, et que, si malgré mes précautions, elle venait malheureusement à se manifester, j’en instruirai de suite.

Je vous renvois la lettre de Mr l’Intendant Général. Je ne peux pas, dans ce moment, vous renvoyer les ordonnances de Mr le Gouverneur qui ont déjà été effectuées. Je les ai communiquées à l’adjoint. Je vous les ferai passer à la première occasion. J’ai l’honneur de vous saluer. REY, maire. Blay le 20 8bre 1814. »

Cette lettre nous donne quelques informations sur la commune d'Esserts-Blay. D'abord, comme elle est rédigée, on sent que le chef-lieu est déjà à Blay, St Thomas étant devenu un quartier périphérique. C'était l'inverse lorsque la commune a été créée une quinzaine d'années auparavant (voir chapître sur le sujet). Ensuite, il n'y a bien sur pas encore de pont pour traverser l'Isère à Esserts-Blay. Pour cela, on prend un bateau (aujourd'hui, on emploierait le mot "bac"). 2 bacs  fonctionnent pour Esserts-Blay: un coté Blay, qui est tenu par des gens de la commune (puisque le Maire donne des ordres au batelier), l'autre coté St Thomas, qui paraît tenu par des bateliers de Conflans (ou de Tours ?) (puisque le Maire ne s'en préoccupe pas dans un 1er temps).

La rumeur autour de l'assassinat, en 1838, de Jacques MUGNIER, syndic (maire) de Feissons.

Les faits: Jacques MUGNIER, syndic de Feissons sous Briançon (Feissons sur Isère) et libre-penseur, est assassiné dans sa maison le 28 août 1838, entre 8h30 et 8h45 du soir. Jacques MUGNIER ayant une solide réputation de coureur de jupons, on pense d'abord à la vengeance d'un mari jaloux. Mais l'enquête n'aboutit à rien, et l'affaire est classée.

La rumeur prend forme dans les mois qui suivent: Jacques MUGNIER aurait été assassiné par ... les curés Urbain REVET (Cevins), Jacques-Marie ALBRIET (Feissons) et Blay (Jacques Chenal), qui auraient agit par haine vis à vis d'un libre-penseur qui serait devenu maître-chanteur à leur égard: une fille du pays aurait été séduite par un prêtre. Jacques MUGNIER aurait eu une lettre d'elle désignant le "coupable". Jacques MUGNIER aurait convoqué le "coupable", et lui aurait promis le secret absolu à condition qu'il fasse "un peu de bien" dans les 10 jours. Et au terme des 10 jours, le prêtre séducteur serait revenu chez MUGNIER, avec ses 2 acolytes, pour reprendre la lettre en assassinant ce dernier.

A l'appui de la rumeur, les "preuves" suivantes: des témoins ont vu ce soir là, 3 hommes en longues redingotes noires, conduits par la servante de Jacques MUGNIER, rentrer dans la maison de ce dernier, puis s'enfuir par le pont de Feissons en jetant leurs déguisements dans l'Isère. Et d'ailleurs, les prêtres auraient eu des remords, puisque le sanctuaire de Notre Dame des Neiges, situé sur le verrou glaciaire de la Roche de Cevins aurait, selon la rumeur, été érigé comme monument expiatoire par l'abbé REVET. Expiatoire de quoi ? Bien sur de l'assassinat en question. Et conclusion: ceux qui ont fait élever ce sanctuaire sont les assassins.

Historiquement, la thèse du monument expiatoire ne tient pas puisque le sanctuaire de Notre Dame des Neiges a été béni et inauguré par Mgr Marcelin TURINAZ le 15 août 1838, soit 13 jours avant le meurtre en question (les travaux avaient démarré plus de 2 ans avant, en mars 1836). Et il semble bien que Jacques MUGNIER, certes libre-penseur mais d'abord syndic de la commune voisine, ait assisté à cette inauguration.

Malgré cela, la rumeur enfle, et les 3 prêtres décident, le 3 novembre 1840, de porter l'affaire devant le Sénat de Savoie, la plus haute juridiction de l'Etat, qui les disculpe clairement(ainsi que la servante) par un arrêt du 9 juillet 1851. Le 28 août 1838, Jacques CHENAL, le curé de Blay avait organisé une conférence à la cure de Blay. De nombreux ecclésiastiques s'y sont rendus, dont ses confrères de Cevins et de Feissons. En fin d'après midi, les ecclésiastiques sont rentrés chez eux. Jacques CHENAL a proposé à l'un deux de rester pour la nuit. Ce dernier a confirmé être resté avec Jacques CHENAL jusqu'à son coucher vers 9 ou 10 heures. La servante du curé Chenal a confirmé leur avoir servi le souper vers 8 heures du soir. Jacques CHENAL ne pouvait donc pas être à Feissons entre 8h30 et 8h45. Le curé ALBRIET (Feissons) a quitté la cure de Blay vers 6 heures du soir. Il est passé à la cure de La Roche-Cevins, où il attendu un moment son confrère Urbain REVET. Ne le voyant pas arriver, il a continué son chemin en direction de Feissons, et a été vu par plusieurs personnes de Cevins. Un témoins a affirmé s'être rendu au presbytère entre 8h et 8h30 pour demander du beurre frais à la servante du curé, et avoir vu alors le curé ALBRIET, seul. Ce dernier n'est sorti de sa cure que pour se rendre à la maison MUGNIER toute proche après avoir été alerté par les témoins qui ont entendu les cris de mme MUGNIER suite à l'assassinat de son mari. Quant au révérend REVET (La Roche-Cevins), c'est sur lui que la rumeur a fait peser le plus de soupçons. En effet, le soir du 28 août, il était invité à souper chez un de ses paroissiens. Et il n'arriva qu'au milieu du repas, avec, en plus, un peu de sang sur la main qu'il essuie avec un mouchoir ou une serviette. L'enquête n'a pas permis de savoir où était précisément le curé REVET entre 8h30 et 8h45, mais elle a permis de vérifier qu'il lui a été matériellement impossible de participer au meurtre et de venir ensuite souper chez son paroissiens.

La rumeur va néanmoins se transmettre de génération en génération. L'histoire du sanctuaire - monument expiatoire  est évoquée un peu imprudemment dans "les Oeuvres du Docteur Trésal" en 1883. En décembre 1891, la rumeur fait l'objet d'une polémique entre le "Journal d'Albertville" et le journal "le Défenseur". La polémique reprend au début du XXème siècle, au moment de la crise entre l'Eglise et l'Etat. Les journaux anticléricaux remettent le couvert en relançant la rumeur des curés assassins, ce qui leur vaut les foudres de la presse conservatrice.  Le journal anticlérical "L'Avenir des Alpes" dégaine en mars et avril 1908. "L'Echo de la Tarentaise" lui répond en publiant un feuilleton sur "le crime de Feissons" d'avril à août 1908. L'affaire reprend en 1911 un livre qui reprend la rumeur, "Choses de Savoie vers 1860" écrit par Charles Montmayeur, et une joute journalistique entre le journal anticlérical "le Radical des Alpes" et le journal conservateur "la Tarentaise".

En 1987 est publié "Mémorandum sur l'affaire MUGNIER" (Jacques GARIERI), qui amène Marius HUDRY et Lucien CHAVOUTIER à faire un rappel historique très clair dans le journal "La Savoie" du 6 février 1987 sous le titre: "l'air de la calomnie".

 Les mésaventures parisiennes de Valentin TRAVERSIER (1852)

Valentin TRAVERSIER est né vers 1825, fils de Joseph Sébastien et de Thomasse MANSORT. Sur le recensement d'Esserts-Blay de 1848, il est noté comme "ouvrier à Paris", donc émigré dans la capitale française.

Durant l’automne 1852, à Paris, il est surpris en train de « couper une petite branche de lilas ». Il est alors expulsé de France ( !) et se retrouve en prison à Chambéry ( !!). Rappelons qu’à l’époque, la Savoie fait partie du Royaume de Piémont Sardaigne.

Le 20 novembre 1852, l’Intendant Général de Chambéry (équivalent de notre Préfet actuel avec des pouvoirs encore plus importants) – Division de Sûreté Publique - écrit à l’Intendant d’Albertville (équivalent de notre Sous Préfet) : « Le nommé TRAVERSIER Valentin (de) feu Sébastien, âgé de 25 ans, natif des Esserts-Blaix, venant d’être expulsé de France pour avoir coupé une petite branche de lilas hors Paris, et étant détenu dans les prisons de cette ville (Chambéry), je vous prie de recueillir tous les renseignements possibles sur les antécédents du susnommé, et de me les faire parvenir au plutôt possible ; je désirerais spécialement savoir s’il n’a ou n’aurait (pas) été sous le poids de quelques poursuites judiciaires » .

On peut penser que l’Intendant d’Albertville s’est ensuite retourné vers le Syndic (Maire) d’Esserts-Blay pour avoir les renseignements demandés.

Le Syndic (Martin REY) et le Conseil délégué (Conseil Municipal restreint composé de Sébastien BLANC et de François TRAVERSIER) de la commune des Esserts et Blay certifient, le 29 novembre 1852, qu’aucune plainte n’a jamais été instruite ni contre la famille de Sébastien TRAVERSIER, ni contre son fils Valentin.

Le 4 décembre 1852, sans doute rassuré par la réponse, le Premier Conseiller de l’Intendant Général, certainement en charge de la Sûreté Publique, établit l’attestation suivante, qui permet à Valentin de rentrer à Esserts-Blay : « Le nommé TRAVERSIER Valentin, feu Sébastien, âgé de 30 ans, garçon de peine, de la commune d’Esserts Blais, expulsé de France comme étant dangereux à la sûreté publique, et se trouvant sans moyens d’existence pour se rapatrier, vient d’être muni par ce Bureau (celui de la Division de Sûreté Publique de l’Intendance Générale de Chambéry) d’une feuille de route avec indemnité pour se rendre à Esserts Blais avec obligation de se présenter par-devant l’autorité locale, dans le terme de trois jours » (documents communiqués par Gilbert MAISTRE)