25.12.2007
Il fonce sur la religion comme le taureau sur le rouge
Dans les dernières années du XIXème siècle, un vif conflit oppose le Maire de la commune, Jean BLANC, élu en 1890 puis réélu en 1894, à Marie François ARNAUD, né à Villaroger en mars 1848, Curé de la paroisse de Blay de 1886 à 1907, puis de nouveau de 1916 à 1919. Depuis l'annexion de la Savoie à la France, et surtout depuis l'avènement de la IIIème République (1875), le Clergé, sur lequel le régime sarde s'est fortement appuyé entre 1815 et 1860, voit son influence remise en cause. Les esprits s'échauffent de plus en plus entre cléricaux et anticléricaux. Le point d'orgue de cette lutte sera le début du XXème siècle, avec, notamment la loi de 1905 sur la séparation de l'Eglise et de l'Etat.
Voilà ce qu'écrit le Curé ARNAUD au sujet du Maire de la commune d'Esserts-Blay.
Tout d'abord dans son mémoire sur l'état de la paroisse de Blay du 1er mai 1893:
Après avoir souligné que les vices principaux de la localité sont l'ivrognerie et la luxure, et que 3 conseillers seulement, sur 12, remplissent leur devoir pascal, il décrit le Maire, Jean BLANC, comme "radical, plein de zèle et d’activité pour favoriser tout ce qui est dirigé contre la religion. Jeune, intelligent, instruit et se sentant dans un milieu favorable à la diffusion des doctrines impies dont son esprit est saisi, il sera toujours l’ennemi acharné du principe religieux, et conséquemment un fléau toujours présent pour la paroisse. »
Il remet cela dans son rapport du 8 avril 1897, et va beaucoup plus loin: pour le Curé ARNAUD, le vice principal des blaycherains et des blaycheraines, c’est la sensualité, avec comme conséquence de trop nombreuses naissances illégitimes. Il y voit 2 raisons principales, d'abord "le défaut de vigilance de la part des parents", ensuite "la situation matérielle des familles" qui possèdent presque toutes des chalets de montagne. Résultat: les jeunes filles sont envoyées, seules, dans ces chalets pour garder les bêtes. Et, là haut, il s'en passe de belles à l'abri des regards des parents, avec pour conséquence un nombre trop important de naissances illégitimes.
Il en vient ensuite à l'objet de son courroux, le Maire de Blay: "Quant aux jeunes gens, ils se ressentent de l’éducation athée qu’ils ont reçue d’un instituteur franc-maçon qui est resté 15 ans à Blay. Et depuis son départ, le jeune Maire socialiste et sectaire qui gouverne la commune, continue ce travail satanique de perversion, par ses leçons et ses exemples. Ce misérable qui aime à étaler la corruption de son esprit et de son cœur, n’a pas attendu le nombre des années pour afficher sa remarquable précocité dans le mal."
Voilà le décor planté. Il est vrai que le Maire de Blay a commencé jeune: " Au collège de Moutiers, selon le témoignage de ses compagnons d’étude, trompant la vigilance de ses Maîtres, il lisait des mauvais livres et pratiquait ses lectures. Ses discours étaient déjà un tissu d’immoralité et d’impiété. Mr le Curé Castriel des Brévières l’a surpris dans les latrines faisant le sodoméen avec un jeune élève. Ces lamentables débuts faisaient murmurer des paroles de dégoût à ses condisciples qui ne pouvaient s’empêcher de dire tout bas en le voyant : Il sera un mauvais sujet. Et il est un très mauvais sujet."
En tant que Maire, Jean BLANC multiplie les provocations antireligieuses:"Misérable dans sa vie privée, Monsieur le Maire de Blay l’est davantage encore dans sa vie publique. Il travaille à façonner la commune à son image. Dominé par une haine brutale, une passion féroce et d’aveugles préjugés, il fonce sur la religion comme le taureau sur le rouge. Aussitôt investi du mandat de conseiller municipal, il fait tous ses efforts pour empêcher les réparations de l’église et créer au Curé des embarras et des tracasseries."
Les exemples des tracasseries dont le Maire est l'instigateur ne manquent pas:
"La fabrique avait obtenu de l’Etat un secours de 840 francs pour la reconstruction des planchers, le recrépissage et le badigeonnage de la voûte de l’église. Le texte de la délibération de la Fabrique ne renfermait pas le mot badigeonnage. Mr BLANC agit auprès de ses collègues pour les persuader que la subvention de l’Etat ne devait être affectée qu’au recrépissage et il réussit à enlever à la Fabrique la somme de 400 francs. Ainsi la décoration de l’église est restée complètement à la charge du Curé. Devenu Maire à force d’intrigues, de promesses aux uns et de menaces à ses créanciers, dès son apparition au pouvoir, il tient à manifester sa haine de tout ce qui lui rappelle la religion.
Depuis l’existence de la paroisse, la Fabrique avait joui de quelques noyers plantés sur des communaux. Le produit servait à l’entretien de la lampe du sanctuaire. Mr le Maire, comme prémices de son administration, fait vendre 2 noyers au profit de la commune et fait inscrire le revenu des autres au budget communal. Puis, digne émule de cet empereur allemand surnommé « Mon frère le Sacristain », il va plus loin dans la voie des empiètements.
Faisant litière du règlement sur les sonneries concocté entre sa Grandeur Mgr l’Evêque et Monsieur le Préfet de la Savoie, il s’octroie le droit de régler les sonneries religieuses. Le 25 octobre 1893, à l’occasion d’une sépulture, il donnait ordre à 3 de ses acolytes de s’installer au clocher, d’en expulser le sonneur attitré, et de sonner à leur guise. Le Curé protesta. Devait il laisser faire ? "
Même le Préfet, pourtant peu suspect de sympathie pour le Clergé, ne peut que donner raison au Curé, ou du moins ne pas lui donner tort:
"Monsieur le Préfet reçut un long rapport, relatant tous les incidents de cet abus de pouvoir du tyran de Blay. Et il donna raison au Curé de Blay. Pourtant, Messieurs les Préfets ne sont pas tendres pour le clergé. Mr le Maire ne se tint pas pour vaincu. En ceignant l’écharpe, il avait promis de réduire le Curé à la soumission ou à la démission. Il fait un plébiscite. Il rédige une pétition émaillée de mensonges dans le but d’obtenir de Mr le Préfet l’autorisation de faire sonner les cloches selon son bon plaisir. Il va dans toutes les maisons, et, trouvant une résistance qu’il ne soupçonnait peut être pas, à défaut des signatures des chefs de famille, il fait signer des femmes et même des enfants. Ici encore, Mr le Préfet donne raison au Curé. Comme il fallait que le Curé eut raison !
La rage de Mr le Maire augmente. Il signale dans les comptes de la Fabrique des défauts que la Préfecture n’y voit pas. Et, malgré Mr le Maire, les comptes sont approuvés. En somme, dans toutes ces difficultés, Mr le Préfet n’a jamais donné le plus léger blâme au Desservant qui conserve le souvenir de son esprit large et impartial dans le cas."
Et les vexations du Maire à l'égard du Curé continuent, allant même jusqu'à soumettre le Curé aux corvées:
" Mr le Maire n’ayant pas réussi à me compromettre auprès de mes supérieurs, s’est appliqué à me vexer autrement. Le Curé de Blay avait des relations amicales avec le nouvel instituteur. Mr le Maire le blâme et exige de lui une rupture complète. Le Curé avait toujours été exempt des corvées. Mr le Maire insiste auprès du contrôleur pour faire cesser ce privilège. Malgré la protestation énergique et indignée de quelques répartiteurs, il fait inscrire le Curé sur le Rôle des corvéables. Or, nonobstant les appréciations contraires, ceux qui ont connu et qui connaissent les gestes et faits de ce Maire néfaste, restent convaincus que toutes ces mesures sont prises non pas seulement en haine d’une personne, mais surtout en haine d’un principe. En voici des preuves (... )
Cette année (1893), Mr FORNI, candidat élu, pendant la période électorale a donné une conférence à la Bathie. Mr le Maire de Blay s’y rend et pose au conférencier cette question : « Etes vous pour la séparation des Eglises et de l’Etat ? » « Non », répond carrément Mr FORNI. « Dès lors, vous n’êtes pas notre homme », répond avec majesté le jeune sectaire de Blay. Et sur ce, il se met à trépigner et à siffler. Cela est public.
Chaque fois qu’une procession passe sur le chemin où Mr le Maire expose son auguste personne, il affecte de rester coiffé. Il se salue aucun prêtre, pas plus les curés voisins que son curé.
Le Curé n'hésite pas à faire témoigner les morts: "Son oncle qui a payé ses études, et qui lui a laissé la fortune dont il fait un si mauvais usage, le savait grossier car il lui recommanda dans son testament de respecter toujours son père. En laissant une partie de ses avoirs à ce neveu, il le charge, par testament, de faire célébrer chaque année trois services. Mr le Maire, par esprit de bienséance, devrait assister à ces services. Il ne le fait jamais."
Toujours concernant les corvées :"Mr le Maire a toujours soin de réserver les corvées dont il dispose pour l’époque des retraites pascales."
"Les faits dont le Curé est en mesure de faire la preuve la plus évidente ne rendent ils pas manifeste l’esprit de secte du Monarque de Blay ? Dès lors est il préférable de vivre en harmonie avec le loup qui ravage la bergerie, plutôt que de devenir l’objet de son hostilité en lui faisant opposition ? La paix qui consiste à laisser hurler le blasphème sans protestation est une paix déshonorante. Mr le Maire de Blay déteste cordialement la soutane qu’elle que soit la personne qui la porte. Il tient des propos abominablement injurieux contre ses anciens Maîtres. Il fait à son curé une part très large dans sa haine. Il a épuisé les moyens de lui nuire. Il a fait plusieurs démarches vaines à la Préfecture où il a été congédié sans succès parce qu’il n’a jamais pu produire des preuves à l’appui de ses allégations. Mais il est tenace et négocie toujours."
Le Curé ARNAUD détaille ensuite une récente tentative du Maire pour obtenir son départ de la paroisse: "Son grand désir est de me faire partir, pour venger le départ de son ami, l’instituteur franc-maçon VEROLLET, dont j’ai porté la responsabilité. Afin d’obtenir ce résultat après plusieurs tentatives sans résultat pratique, à la date du 23 avril 1896, il fait signer à tous ses conseillers, qui sont ses plats valets, et dont un seul remplit ses devoirs religieux, une délibération affirmant que le Curé est antipathique à la population, qu’il fait au Maire des allusions trop transparentes où les coupables sont ( ? ). Cette délibération a été communiquée à Mr le Sénateur GRAVIN, et à Mr le Député BERTHET. Ceux-ci, par complaisance pour leurs amis politiques de Blay, ainsi que Mr GRAVIN, qui a eu la franchise de me donner ces détails, me l’a avoué dans une conversation, ont adressé la délibération du Conseil Municipal de Blay à Mr le Préfet, en l’accompagnant d’une lettre qui, sans charger le Curé, donnait quelque satisfaction aux requérants puisqu’elle disait en substance que pour terminer un conflit regrettable, il serait peut être le cas de changer le Curé sans le disgracier en lui donnant un poste plus avantageux que celui qu’il occupe. Je proteste avec toute l’énergie de mon âme contre ces perfidies.
La population de Blay, heureusement, n’est pas résumée dans la triste personnalité de mon accusateur. Je ne déplais nullement à la partie saine de mon troupeau. Et, pour plaire à ceux qui n’ont ni foi ni loi, et qui vivent à la manière des brutes, il faut un Curé aveugle, sourd et muet. Et Dieu a fait dire à son prêtre qu’Il ne veut pas le vois semblable à un chien qui n’aboie pas."
Le Curé ARNAUD termine son rapport en nous racontant le problème rencontré par son prédécesseur, le Rd VALAZ, de 1869 à 1886. Ce dernier "n’avait pas non plus la sympathie de tous, puisqu’à l’age de 70 ans, sur une accusation de Mr le Maire, il s’est vu privé de son traitement pendant 3 ans (à l'époque, le traitement du Curé était à la charge des communes) pour le seul fait d’avoir expliqué en chaire la question des manuels civiques. Pour punir la population de Blay de cette mesure inique contre un vieillard, Mgr PAGIS refusa de faire sa visite pastorale à Blay".
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