27.12.2007
Sacré Curé Chenal (suite)
Le 12 septembre 1842, Joseph BATTRAMELLY, maréchal taillandier d'origine italienne (il est né à Bergame), domicilié à Blay depuis plusieurs années porte plainte devant le sénat de Savoie contre de Jacques CHENAL, Recteur de la paroisse de Blay. Il accuse son Curé de l'avoir injurié publiquement, et demande que ce dernier soit condamné, et surtout se rétracte. Voici le détail de la plainte du taillandier:
Tout part d'une rumeur, désobligeante pour le Curé. Ce dernier pense que Joseph BATTRAMELLY en est l'instigateur, il exige de lui une rétractation, que notre artisan refuse car il s'estime non coupable de la propagation de la rumeur:
"Un bruit avait couru que le Rd Recteur dénommé, sa faisait avec une de ses paroissiennes qu’il est inutile de désigner. Le suppliant n’était certainement pas l’auteur de ce bruit, cependant il plus à Rd CHENAL de l’en accuser. Il le fit appeler à la cure pour avoir de lui une rétractation ; mais l’exposant se refusa formellement à la lui faire, parce qu’il ne pouvait rétracter ce qu’il n’avait pas dit."
En représailles, le Rd CHENAL refuse de confesser Joseph BATTRAMELLY tant qu'il ne se sera pas rétracté:
"Lors du dernier Jubilé ordonné par S.S. pour ramener le peuple espagnol aux croyances religieuses qu’il avait avant la révolution, le suppliant alla pour se confesser à Rd CHENAL, il ne songeait plus à la rétractation qu’il lui avait demandée, il devait croire qu’il n’en serait plus question, mais il le trouva résolu à lui refuser l’absolution s’il ne se rétractait. Il se vit donc forcé de s’adresser à un autre confesseur pour pouvoir faire son Jubilé et remplir par là ses devoirs de bon catholique. C’est à Mr l’Archiprêtre de l’Hôpital qu’il fit l’aveu de ses fautes, dont il obtint l’absolution. Après quoi il exposa à son confesseur que Rd CHENAL lui refusait la Sainte Communion s’il ne lui exhibait un billet de confession. Mr l’Archiprêtre lui dit que ce refus ne pourrait lui être opposé, mais, pour empêcher toute difficulté, il lui délivra le billet qu’il lui demandait."
L'escalade continue, et le Curé CHENAL refuse ostensiblement de communier Joseph BATTRAMELLY:
"Le 3 juillet dernier, jour de dimanche, le suppliant se présenta à la Sainte Table, ayant dans une main l’attestation de Mr l’Archiprêtre. Son tour de communier arrive, Rd CHENAL lui demande, à haute voix, s’il s’est confessé. Sur quoi, sans répondre, le suppléant lui montre son billet. Le Rd Recteur n’en tient compte, et, sans dire mot, il passe à un autre communiant. Force a été à l’exposant de se retirer, non comme il s’était présenté, mais humilié, injurié. Les témoins de ce déni de sacrement sont, entre autres, Martin REY et Sébastien BLANC, qui portaient les flambeaux."
Et le 10 juillet 1842, c'est l'emballement final: sans le nommer explicitement, le Curé CHENAL traite publiquement (pendant le sermon) le taillandier de vaurien, canaille et homme à tout faire:
"Un autre individu que Rd CHENAL aurait borné sa vengeance à cette injure, mais le Rd Recteur voulait y ajouter la diffamation. Le dimanche suivant, 10 juillet, il monte en chaire et, faisant son sermon sur la sainte communion, il déclare qu’il n’y a que les vauriens, la canaille, et les hommes à tout faire, qui se présentent à la Sainte Table, comme celui qui s’y est présenté le dimanche précèdent, que ces gens là, il ne les communie pas."
Pour le plaignant, l'injure publique est constatée:
"L’injure est formelle, ne pas la voir, c’est être idiot ou passionné pour Rd CHENAL. Le suppliant n’a pas été, il est vrai, désigné par son nom, mais il l’a été par les circonstances qui l’ont tout aussi bien connaître que si le charitable Recteur l’avait nommé ou montré du doigt. Le plaignant a donc été formellement injurié. Or c’est en public que Rd Jacques CHENAL, Recteur de la paroisse de Blay, a versé sur lui le mépris et l’outrage. Donc le châtiment qu’inflige l’article 618 du Code Pénal est la peine qui doit lui être appliquée. Cette peine lui est due nonobstant sa qualité de prêtre. Les dispositions de l’article cité sont faites pour tous les sujets du Roi. Il faudrait profondément gémir si le prêtre n’était pas responsable de ses actions devant la loi humaine."A l'appui de sa plainte, Joseph BATTRAMELLY fait témoigner plusieurs villageois:
"Le délit est donc réel, il reste à l’établir. Or, cela deviendra facile, toute la commune de Blay pouvant en témoigner. Mais pour la facilité et la rapidité de l’instruction, le suppliant désigne pour témoins les personnes ci-après : Joseph François BLANC, Joseph Marie feu Guillaume BLANC, Joseph Marie BLANC feu Hippolyte, Jean AVRILLIER, Sébastien AVRILLIER feu Joseph, Bernard PERONNIER, Syndic, Joseph fils de Jean FILLION PEYOUX, Pierre FONRAINE Prieur de la Confrérie, Jean feu Joseph GUEILLAND, Martin fils de Joseph MERCIER, Joseph fils de Jean PEYOUX, Jean AVRILLIER feu Claude, tous de Blay. Il est bon, et pour la paroisse de Blay, et dans l’intérêt de la justice, de bien faire connaître Rd CHENAL car les faits que le suppliant a signalé n’auraient pas autant de gravité s’ils étaient isolés, et si on ne devait pas les considérer comme un anneau d’une grande chaîne d’actes qui doivent tout au moins être frappés de réprobation."
Certains témoignages sont, il est vrai, édifiants:
"La veuve de Joseph GUEILLAND, de Blay, raconte que Rd CHENAL ne voulait pas la confesser à l’église, que c’est à la cure qu’il tenait à lui administrer le sacrement de la pénitence, qu’elle s’est constamment refusée à aller se confesser au presbytère, que le confesseur et la pénitente en vinrent à une transaction d’après laquelle elle devait se rendre à la sacristie pour faire l’aveu de ses péchés, qu’elle y fut, mais qu’une lutte corps à corps s’engagea entre eux, que parvenue à sortir de la sacristie, elle reçut à la porte de son prétendu confesseur un coup de pied si violent qu’elle fut renversée par terre, et de tout quoi un grand nombre de personnes furent témoins. La même rapporte encore que quelques temps après, que s’étant présentée à la Sainte Table pour recevoir la communion, Rd CHENAL dit qu’il préférerait donner la sacrée hostie à un chien plutôt qu’à elle."
"Françoise, femme de Joseph PERROUX, raconte également que Rd CHENAL viola le secret d’une confession qu’elle venait de lui faire, en révélant publiquement un fait qu’elle lui avait confessé. "
Et d'autres personnes pourraient encore témoigné des nuisances dont est capable le Curé CHENAL:
"Il est un grand nombre d’autres personnes qui ont des circonstances importantes à faire connaître sur la conduite du dit Recteur, ce sont notamment Jean François fils de Joseph Marie GIROD, le fils de Sébastien AVRILLIER de Blay, Jacques BOUVIER, Nicolas MARQUET, Jean PONT de Cevins, Hippolytaz fille de Joseph Innocent PERONNIER, Hippolyte LASSIAZ le menuisier, aussi de Blay."
En conclusion, Joseph BATTRAMELLY, "mu par le désir de faire le bien public, et nullement par un esprit de récrimination", demande que le Rd CHENAL soit condamné à se rétracter "de la manière qu’il sera dit, des propos injurieux par lui proférés en chaire le dimanche 10 juillet dernier."
Le dépôt de la plainte est enregistré par le Substitut au Secrétariat du Sénat, le 12 septembre 1842. Le 1er octobre, le Sénat, suivant l'avis de l'Avocat Fiscal Général, se déclare incompétent: Jacques CHENAL étant un ecclésiastique, la plainte est du ressort du ressort du Juge ecclésiastique. Le 4 octobre, l'Avocat Fiscal Général du Sénat de Savoie envoie le dossier à l'Evêque de Tarentaise, en lui laissant le soin de juger comme il se doit, en soulignant que, soit les faits sont avérés et il faudra punir le Rd CHENAL, soit il s’agit d’une calomnie et il faudra alors punir BATTRAMELLY.
Les documents conservés aux Archives diocésaines de Moutiers permettent de se faire une idée de la suite des évènements.
Dans un 1er temps, l'Evêque a du ordonner au Curé CHENAL d'aller faire une retraite de 15 jours à l'abbaye de Hautecombe, soit pour qu'il se fasse oublier un peu, soit pour se ressourcer, soit peut être pour pouvoir mener une enquête plus sereinement dans le village.
Le 24 novembre 1842, le Curé CHENAL écrit à son Evêque: il a terminé sa retraite à Hautecombe (est joint au courrier le certicat signé par le Prieur de l'abbaye de Hautecombe attestant que Jacques CHENAL y a bien passé une retraite de 15 jours), il espère avoir fait ce qu'il faut pour que ses erreurs lui soient pardonnées, et se dit persuadé que la majorité de ses paroissiens est affligée de voir qu'un étranger (Joseph BATTRAMELLY est Italien) ait pu lui attirer un pareil désagrément.
Il est probable que la sanction ecclésiastique vis à vis du Curé CHENAL ne soit pas allée plus loin, dans un 1er temps. Il est donc certainement retourné à Blay à la fin novembre.
Le 25 janvier 1843, l'Archevèque de Chambéry reçoit une lettre anonyme. En résumé, la paroisse de Blay subit depuis de nombreuses années les extravagances de son Pasteur. Le Curé CHENAL est accusé d'être un voleur, un impudique, un rancunier, il pousserait les enfants à désobéir à leurs parents, il menacerait, même à l'article de la mort, de refuser le sacrement si le mourant ne paie pas. La lettre reprend également les accusations évoquées plus haut: l'injure faite à un honnête paroissien, le viol du secret de la confession, le fait d'avoir dit qu'il préférait donner l'hostie à un chien plutôt qu'à une femme. Enfin, il est fait référence à une tentative d'intimidation qui aurait visé le taillandier italien pour qu'il retire sa plainte.
En conclusion, le rédacteur de la lettre anonyme explique que les habitants de Blay, n'ayant pu obtenir auprès de l'Evêque de Tarentaise, le départ de leur Curé, supplient l'Archevêque de Chambéry de le leur accorder.
L'Archevêque transmet la lettre anonyme à l'Evêque de Tarentaise en lui demandant "d'en faire l'usage que vous jugerez convenable". En Post-scriptum, il ajoute le commentaire suivant, qui montre qu'il a déjà entendu parler du Curé CHENAL: "Si vous tardez d'enlever CHENAL de Blay, je crains fort qu'il ne vous cause de nouveaux ennuis. Le Sénat est aigri contre lui. Si de nouvelles plaintes..."
Le 3 février 1843, Joseph BATTRAMELLY, notre taillandier, écrit à l'Evêque de Tarentaise. Il se dit persécuté par le Curé CHENAL: d'une part, le Curé a fait enlever sa chaise à l'église, alors qu'il l'a payée pour au moins 6 mois (il fait remarquer que c'est le seule chaise que le Curé a enlevée, alors que d'autres, qui n'avaient pas encore été payées, ont été laissées en place), d'autre part, lorsque le Rd CHENAL a fait sa tournée de bénédiction des maisons, il a refusé de passer par celle de BATTRAMELLY. Il semblerait également que le Curé CHENAL devait de l'argent au taillandier et qu'il refuse de régler sa dette. En conclusion, Joseph BATTRAMELLY demande à l'Evêque de remettre de l'ordre dans cette affaire, faute de quoi il devra de nouveau recourir à la justice.
Le Curé CHENAL a quitté la paroisse de Blay peu après, courant 1843. Aux Archives diocésaines de Moutiers sont conservés d'autres documents concernant le Curé CHENAL (ils sont dans la pochette consacrée à la paroisse de Blay): apparemment, ses déboires à Blay n'ont pas calmé ses ardeurs.
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