27.12.2007
Sacré Curé Chenal (1832 - 1843)
Aux Archives diocésaines de Moutiers sont conservés de nombreux documents concernant Jacques CHENAL, né à Granier en 1793, Curé de Blay d'octobre 1832 à mars 1843. Manifestement, il s'agit d'un personnage haut en couleurs, qui défend la religion à sa façon, et qui entretient des relations parfois difficiles avec ses ouailles. Il se fait remarquer à Blay par une lettre de reproches très vifs adressée au Syndic de la commune en 1840, puis par une plainte déposée contre lui en 1842 par un artisan local d'origine italienne. A la suite de cette plainte, il est "mis en disponibilité", puis réintégré comme Curé de Notre Dame du Pré en avril 1844. D'autres documents, également conservés aux archives diocésaines (classés avec ceux de la paroisse de Blay), évoquent son rôle dans plusieurs autres affaires pas très claires du coté de Granier, où il a pris sa retraite. Il décède à Chambéry en octobre 1873.
Le 24 novembre 1840, il écrit une lettre très virulente au Syndic de la commune de Blay, certainement Bernard PERONNIER (mais il n'est pas nommé dans le courrier). Au début, le Curé tourne un peu autour du pot, en racontant une histoire qui serait arrivé à un Curé de sa connaissance, en butte avec un Syndic à la fois mauvais chrétien et mauvais maire:
« Il y a longtemps que j’aurai du vous écrire, et si je m’y suis déterminé, ce n’est qu’après l’histoire que m’a racontée un de mes confrères qui s’est trouvé une fois dans le même cas où je me trouve aujourd’hui moi-même. Ce Curé me dit qu’il y avait une année, dans sa paroisse, un syndic qui, en cette qualité, se croyait être quelque chose d’extraordinaire ; il faisait des embarras pour des choses de rien, et quand il s’agissait de cas graves où il aurait fallu se montrer, il ne bougeait plus ; au contraire, il semblait plutôt autoriser les coupables en recevant des honnêtetés de leur part, soit en ville, soit dans la commune. Monsieur le Curé avait beau lui représenter, tantôt par écrit, tantôt de vive voix, les désordres qui se commettaient, mais le Syndic n’en faisait rien ; ou bien s’il disait un mot aux libertins, ceux-ci, avec une bouteille de vin ou une partie de plaisir qu’ils proposaient au Syndic, bientôt étaient en sûreté. Aussi, après quelques temps, ils se moquaient de lui et de ses ordres en sa présence parce qu’il n’avait pas fait respecter la loi quand il en était temps. Monsieur le Curé, voyant ce désordre, disait au Syndic qu’il fallait dénoncer les coupables à la police supérieure ; mais le Syndic répondait oui, mais ou … et par suite de cette crainte tout était permis dans cette commune. Tout le mal n’était pas là, comme le Syndic était un chrétien bien médiocre et qu’il n’avait pas plus de respect pour la religion qu’il en faudrait, il suscitait des persécutions contre son Curé, il le méprisait dans toutes les compagnies où il se trouvait, il se livrait …pour pouvoir lui nuire, il l’avait calomnié plus d’une fois auprès de son Evêque, il avait même plusieurs fois soulevé des enquêtes contre lui par devant les tribunaux civils et criminels, mais jamais il n’avait pu réussir dans ses projets."
Bien sur, le Syndic dont il est question, c'est le destinataire de la lettre, le Syndic de Blay. Et les reproches fusent:
"Voilà, Monsieur le Syndic, à peu près votre portrait et ce que je pourrais dire de vous-même, car vous êtes et vous avez fait tout cela. Mais pour continuer l’histoire, Monsieur le Curé, voyant cet état de choses, se mit à lui écrire de nouveau pour lui apprendre un peu ce que c’est qu’un Syndic, ses attributions et son devoir ; il lui dit que le Syndic dans une commune est le représentant du Roi, que le Roi respecte les prêtres et qu’il les fait respecter, qu’il fait instruire les Ducs ses enfants par des prêtres qui sont même de notre pays ; ensuite il lui demande : votre conduite est elle celle qu’exigerait le Roi ? Le Roi dirait il, ferait il tout ce que vous faites et dites vous-même ? Je vous en laisse vous-même le juger."
Le Curé CHENAL se prend ensuite à rêver que le Syndic soit touché par la Grâce en recevant cette lettre:
"Voilà encore ce que je pourrais en dire à vous-même. Mais ce Syndic ayant reçu cette dernière lettre, après l’avoir lue et relus bien attentivement en silence et dans le secret, il a médité et réfléchi sur son contenu, il l’a conservé soigneusement et la relisait de temps à autres ; aussi, quelque capricieux, bizarre, orgueilleux, entêté, vindicatif et inconstant qu’il fut, il s’est reconnu enfin et s’est dit à lui-même : insensé que je suis, je me crois quelque chose parce que je suis Syndic. Hé quoi ! Faut il pour cela me brouiller avec Monsieur le Curé dont je puis avoir besoin à chaque instant ? Et, après tout, je dois me rappeler que je ne suis pas Syndic à vie et que, dans 2 ans, je ne le serai plus. Voilà également ce que vous devriez faire vous-même quand vous aurez lu ma lettre. Ce Syndic, après avoir fait ses réflexions, vint trouver Mr le Curé à qui il demanda pardon des outrages qu’il lui avait fait, et, dès cet instant, la paix fut faite pour toujours ; et dorénavant, le Syndic, au lieu de persécuter Monsieur le Curé comme il l’avait fait, devint son appui en tout et pour tout, ainsi que l’appui de la religion, et par suite la commune s’en est bien trouvée. Plut à Dieu que cette lettre obtient le même effet que celle de Mr le Curé dont je viens de vous parler. Si je n’ai pas le même bonheur que lui, j’aurai au moins le mérite d’avoir suivi son exemple."
Le Curé continue à donner sa leçon au Syndic:
Encore un mot au sujet de vos administrés : je crois devoir vous dire que vous faites beaucoup trop d’embarras quand il s’agit d’afficher ou de publier quelque chose. Vous vous faites moquer de vous. Il y a eu des Syndics avant vous, vous les avez vus et entendus, ils ne faisaient pas mal, faites comme eux. Il y en a aussi d’autres, d’autres communes, et on y reçoit également les mêmes ordres que vous, mais sans point tant d’embarras et de bavardages, ils lisent ou affichent tout simplement leur affaire pensant que le monde n’est pas tout à fait imbécile. Je vous conseille de faire comme eux et vous vous en trouverez mieux."
Puis le Curé enfonce le clou, en prévenant le Syndic qu'il est allé voir l'instance supérieure pour régler quelques conflits en cours entre eux deux:
"Je vous annonce de nouveau que j’ai été faire une visite à Mr l’Intendant le 19 du courant. Je vous assure qu’il m’a édifié par la manière dont il m’a reçu, et la bonté qu’il m’a témoignée. Il parait qu’il n’est pas si fier de sa dignité qu’un Syndic. Je lui ai parlé du crucifix qui est au milieu de l’église ; après m’avoir demandé s’il y avait eu des rabais de la 1ère mise, il m’a autorisé à le faire retoucher en vous en prévenant. C’est ce que j’ai fait le lendemain, quoique vous ayez été assez malhonnête pour me repousser et me rebuter. Je lui ai aussi parlé de la grande porte du Verger, en lui disant qu’il était resté 13 livres qu’on avait économisées sur la porte du cimetière. Il m’a dit qu’on pouvait employer ces 13 livres à raccommoder la porte du Verger. Il m’a aussi dit, comme déjà me l’avaient annoncé les conseillers, qu’il n’y avait point encore d’ordonnance pour vendre le bois que vous avez fait amener devant la chambre commune, et que vous pouviez l’employer aux réparations de la porte et du bûcher du presbytère. D’ailleurs, vous n’aurez pas oublié que vous ne m’avez encore rien donné pour la course du 16 juin dernier ; ne craignez donc pas de trop m’accorder dans ce que je vous demande.
Enfin il conclue, en citant des personnes du village, par des allégations qui pourraient faire penser que le Syndic est mêlé à des faits répréhensibles:
"Vous savez aussi que vous avez été à la Cure le 30 octobre dernier sur les 6 heures du soir, accompagné de trois jeunes gens, dont l’un était Jean Marie RAVIER GARON. Il a été question des dates de décès de ses père et mère. Vous savez qu’il a été convenu qu’il m’apporterait sa feuille de situation de famille, et que j’y transcrirais alors cette date. Mais comme il n’est point revenu depuis cette époque, et qu’on m’a dit que vous seriez assez traître et parjure pour annoncer que je la lui aurais refusée, je vous l’envoie ci incluse pour vous déjouer dans vos projets. Mais au besoin je pourrais appeler en témoignage de ma réponse les deux autres jeunes gens. Je dois encore vous dire, avant que de finir cette lettre, que dimanche dernier 22 du courant, les nommés Jean Marie FONTAINE fils de Pierre, Jean Marie feu André FONTAINE et Jean Marie fils de Bernardin GONTHIER sont restés pendant tout le temps de la messe de paroisse dans la chambre du nommé Jean Marie GARON, qui recèle ce que les jeunes gens volent à leurs parents. N’est ce pas là un désordre horrible qui mériterait bien plus votre attention et vos démarches que d’autres choses qui ne vous regardent pas, mais qui ne vous font agir que parce que vous êtes un persécuteur de la religion. Vous voyez maintenant avec qui vous vous liguez."
Je conserve le double de cette lettre que je ne ferais voir à personne crainte de vous déshonorer. J’ai l’honneur d’être, Monsieur le Syndic, votre très humble serviteur."
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